Wednesday, March 24, 2010

CRISES DE NERFS, CRISES D'IDENTITÉ

PARIS. « Connais-toi toi-même »? La devise sur le fronton du Temple d’Apollon à Delphes était-elle destinée aussi aux nations? Et la réplique de Goethe? « Si je me connaissais moi-même, je partirais en courant! » Toujours est-il que chaque fois que l’on consulte un peuple sur ce qui le définit, on risque de verser soit dans le populisme ridicule, soit la colère. Soit les deux.
Populisme? En 2002 les Britanniques situèrent John Lennon et la Princesse Diana parmi les dix « plus grands Britanniques » de tous les temps. À Paris, le Journal du Dimanche place régulièrement Rama Yade et Rachida Dati parmi les sommités de la France. En d’autres temps, ce fut Fernandel et Coluche.
Colère? Pour cela, tournez-vous vers deux grandes consultations “citoyennes” – en France et au Canada. La française, plus récente, fut lancée le 2 novembre 2009 par le ministre de l’Immigration, de l’Identité Nationale, de l’Intégration et du Développement Solidaire.
Ce ministre au titre foisonnant, Éric Besson, est un homme qui pense toujours plus haut que son mandat. Il vendit son projet consultatif au Président de la République qui, mal aimé dans les sondages, remit la question patriotique à l’ordre du jour national. Cela, quelques semaines avant les élections régionales du 15 mars où, par hasard, le Front National promettait une modeste percée -- et la socialiste en lévitation suspendue, Ségolène Royal, agitait toujours son tricolore. Un sondage BVA-Canal + rapporta, en effet, que les deux tiers des Français voyaient la consultation comme une « opération électorale ».
La consultation Besson devait se terminer le 28 février. Mais face à une large contestation (ou indifférence) encadrée par préfets et sous-préfets, on abrégea l’exercice. M. Besson fit sa synthèse le 2 février, et le gouvernement poussa un soupir de soulagement. La presse, elle, conclut à un enterrement de deuxième classe. M. Besson, faisant bonne interview contre mauvaise fortune – ou flèche de tout bois – se déclara satisfait. Évidemment : inhumation invite résurrection.
La deuxième grande consultation citoyenne fut canadienne. Elle eut lieu en 1990-91. Face à une double paralysie du système politique – sur la Constitution (Québec) et les indigènes -- ce fut une mesure désespérée pour reconstruire un pont entre citoyens et politiques, et pour identifier des pistes nouvelles pour régler les deux grandes crises. Enfin, de l’aveu ex post facto du premier ministre Brian Mulroney (alors à 13 pour cent dans les sondages), c’était aussi pour « crever l’abcès » des colères populaires et permettre au régime politique de fonctionner à nouveau. (Pendant le Forum le Parlement était pratiquement en veilleuse).
Différences entre Besson et Forum ? Trois mois pour Besson, huit pour le Forum. Orchestration gouvernementale (Besson) direction par citoyens indépendants (Forum); consultation de « forces vives » (Besson) versus participation de 700.000 simples citoyens canadiens, dont femmes de ménage, fermiers, ouvriers, prisonniers, jeunes.
Impact du Forum? Une autre tentative d’enterrement, organisée par un Mulroney furieux de la révolte populaire contre lui, certifiée à grand éclat par le Forum. Mais il paya cher ses pompes funèbres : en juin 1991, mois du rapport, ses conservateurs occupaient 169 sièges à la Chambre des Communes. Aux élections d’octobre 1993, ils récoltèrent... deux sièges, dont l’un pour un membre du Forum.
Coda : Qui savait que depuis presque trois ans les Britanniques viennent de conclure leur consultation identitaire à eux? Participation massive, mais quasi- confidentielle. Les seuls ténors furent les stars de la BBC : en plus de Shakespeare et Milton, les Beatles et Diana, la « Princesse du Peuple.”
Comme quoi, les politiques feraient mieux de laisser l’identité de leur nation aux vrais experts : les poètes et les artistes.

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